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Forum > Culture > La Littérature, l'Art, et la masturbation selon Hegel

Ange ~

08/08 (11:32)

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Malaclypse a écrit :
Oui, alors, c’est un peu l’inverse de ce que disait Sartre, dans Qu’est-ce que la littérature ?, du coup (ce qui est peut-être bon signe). Pour Sartre, il y avait deux choses différentes : la littérature d’un côté et la poésie de l’autre. La littérature, en gros, avait pour fin la politique, c’est-à-dire parler du monde, et la poésie pour fin l’esthétique. Il excluait la poésie didactique, qu’il estimait souvent imparfaite, reprenant un vieux thème de la théorie littéraire occidentale, développé notamment dans un essai de Goethe dont le titre m’échappe présentement.

Mais ce que tu dis sur ça et le rapport entre création d’univers et game design me parait traduire une version assez, comment dire ? formaliste ou essentialiste des genres et des médias, selon la logique du « le propre de X, c’est de Y » : « le propre du roman, c’est de raconter des histoires », « le propre du cinéma, c’est de montrer du mouvement » et ainsi de suite, qui il est vrai s’est imposé dans l’enseignement en France — pour des tas de raisons —, au détriment d’une approche historique, qui tend elle à montrer que les gens écrivent vraiment tout et n’importe quoi avec tout et n’importe quoi (cf., pour le roman, Sterne ou Bordelon).

Mais historiquement, c’est tout à fait en phase avec le glissement (apparent ?) de l’art technique vers l’Art.


Je ne dis pas que la création d'univers doit se faire dans le game design, ce serait absurde. (la création d'univers est utile et nécessaire partout où l'on veut, ben, utiliser un univers cohérent : séries, films, jeux, et tout contenu narratif...) Je dis juste que Tolkien, en tant qu'individu, aurait probablement été plus à l'aise dans le game design, qui répondait davantage à ses besoins. Mais si ça se trouve non, hein. Je ne connais pas le bonhomme personnellement, ce n'était pas un ami à moi.

Je ne crois absolument pas aux frontières entre les arts, pour moi elles sont complètement perméables, c'est un spectre (comme le genre, l'orientation sexuelle et la sexuation... [VV]). Les limitations techniques (et in fine historiques) font qu'on a tendance à imaginer qu'il y a effectivement des catégories d'art. Mais chaque oeuvre n'est qu'un contenu dans un contenant dont on définit les paramètres : va-t-on mettre du bruit ? De la couleur ? Des formes ? Du langage ? De l'interaction ? Quel langage ? Quel type de langage ? Comment ? Etc. Que laisse-t-on à l'imagination ? Comment ça se présente ? Combien de personnes peuvent y accéder simultanément ? (je veux dire, sans que ce soit des solitudes parallèles comme dans une salle de cinéma ?)

Je ne crois pas non plus à la supériorité de la littérature sur les autres arts, au contraire. La littérature dispose de très peu d'outils. Elle est certes peu chère, mais dure d'accès. Elle ne s'intéresse qu'au langage dans son sens traditionnel, lu. La poésie est pire. On peut faire tellement de choses oufissime avec le cinéma d'animation ou le jeu vidéo, qu'on n'a même pas encore touchées du doigt. La littérature est allée très loin, et encore, même elle n'a pas été explorée à fond ; mais le jeu vidéo et le cinéma d'animation, on balbutie encore.

Bref : on a des supports, et chacun fait ce qu'il veut sur ces supports. Comme tu le dis, les gens écrivent tout et n'importe quoi avec tout et n'importe quoi. Mais certaines tentatives sont plus fructueuses que d'autres : elles font plus sens.

Et là je rejoins Hegel. ( Si, si. [%(] ) Une oeuvre d'art réussie, c'est une dialectique entre un contenant et un contenu. C'est quand il n'y a pas de perte d'expression ; pas de recoins où le mélange n'a pas pris ; pas d'exceptions de moindre qualités, pas de niveaux de lecture qui échouent, ou qui sont en dessous, faute de support réel. Quand on est allé au bout, qu'on a achevé la chose comme on mets les derniers coups, perfectionniste, à une sculpture.

Pour ça, il faut que le support s'adapte au contenu. On peut écrire n'importe quoi n'importe où, mais si la forme et le fond ne sont pas adaptés l'un à l'autre, il y a de la perte, parfois un paquet de perte.

Et quand il y a trop de perte, pour moi on n'est plus dans de la qualité artistique. Ce qui ne veut pas dire que l'oeuvre n'est pas valable. (il n'y a heureusement pas de critère universel de valabilité (:>) de l'art) C'est juste que, comme je disais, si c'est un roman qui me parle de capitalisme, et qu'il fait ça moins bien qu'un tract du NPA, sans être vraiment divertissant par ailleurs, je vois pas l'intérêt.

Quant à la vision dialectique de l'art... Evidemment, cette lecture élitiste (et perfectionniste) de l'art n'est qu'une vision d'un idéal. Elle se heurte à la réalité, comme quand on veut faire un RP super travaillé sur KI et qu'on se fait darkpoutrer puis chain-parler-dînette, sans trouver d'interlocuteur, et qu'on se dit que ça n'a pas de sens.

Personnellement, j'ai arrêté de chercher la perfection dans ce que je fais. Je suis devenue assez pragmatique (on a traité ma poésie de misérabiliste - j'assume). J'écris des livres qui ont un sens pour les gens avec qui je vis et avec qui j'interagis. Bien sur, je préfère l'élégance d'une longue poésie en prose, litanique, qui travaille le texte comme de la terre, pour sublimer une certaine vision de la réalité qui est mienne et la partager - mais au bout du compte, je suis souvent la seule que ça intéresse. A part pour draguer les filles dans les soirées, où les potes d'enfance autour d'un verre de vin, ça ne rime à rien, si ce n'est à la satisfaction du travail bien fait. Je n'avais pas envie de devenir le genre d'écrivain qui n'intéresse que 3 universitaires, 20 ans plus tard, pour ses trouvailles stylistiques. Il y a une poésie dans ce genre d'autisme, mais je n'ai pas envie d'être une héroïne de roman, j'ai juste envie d'être heureuse. Au final, je trouve qu'écrire du shojo bas-de-gamme c'est vachement plus satisfaisant. (3615 hédonisme)

Ça n'empêche pas que des fois j'écris des trucs beaucoup plus travaillés. Souvent sur le premier support qui vient. Je ne suis pas (plus ?) une machine. Honnêtement, j'écris ce que j'ai envie, où j'ai envie, sans me prendre la tête, et je suis beaucoup plus heureuse comme ça.


Je sais pas si ce que je raconte est très clair. [o(]

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~ lightmare ~
Was : Idunn, Trinidad, Limbes, Kévin ~.

[ce message a été édité par Ange ~ le 08/08 à 11:45]

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